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Présentation

"Ecrivains sans talent" se propose, grâce à la formidable puissance de l'Internet, de mettre à la disposition du plus grand nombre des textes écrits par des auteurs qui, bien que médiocres, revendiquent haut et fort le droit d'être lus.

 
Alice Parker

 
JM Brissot

 
François Dumont

 
PJ Fayard

 
Mathieu Dubois

 

 

 

 

Mardi 28 mars 2006

Le 11 octobre, à 5 heures du soir, Victor était entré dans les toilettes avec la ferme intention de n’en jamais ressortir.
Le moment choisi n’était pas anodin : il marquait le départ des employés de la compagnie. Par peur de manquer le bus, pas un n’aurait osé un passage aux toilettes après 17h25. Victor était donc assuré de trouver la place libre.
Une fois le verrou tourné, il détailla la pièce exiguë, en débutant par le plafond pour finir par le sol recouvert de larges carreaux de céramique blanche. Il avait l’étrange sensation de la découvrir pour la première fois. Hormis la traditionnelle cuvette en faïence, l’endroit était agrémenté d’une petite fenêtre au verre dépolis qui donnait sur un minuscule jardin au milieu duquel trônait un arbre d’espèce non déterminée, peut-être un marronnier. Autour, quelques touffes d’herbes folles éparpillées au gré du hasard.
La nuit était tombée depuis longtemps, mais par précaution, Victor se refusait à allumer la lumière. Il était ainsi plongé dans une obscurité qui aurait été totale sans le secours providentiel d’un réverbère dont la lumière irradiait non loin de là. Il s’assit sur la cuvette et attendit, les mains jointes, les coudes posés sur ses genoux écartés. Il observa ses doigts, les massa, en fit craquer les jointures. Le bruit sec mais tenu qui en résulta lui fit cependant prendre conscience du silence qui l’entourait, à peine troublé de temps à autre par le passage lointain d’une automobile. Depuis quand était-il entré ? Une heure, peut-être deux. Il n’avait pas de montre ; à quoi cela aurait-il servi ?
Lorsqu’il eu acquis la certitude – toute relative - d’être tout à fait seul dans le bâtiment, Victor s’autorisa à allumer la lumière. L’intensité de l’ampoule dénudée lui fit cligner les yeux. Les détails, que tout à l’heure il n’avait fait que deviner, lui apparaissaient à présent avec une précision froide, presque cruelle. Après plusieurs années passées à la compagnie, il n’avait jamais remarqué cette fissure qui prenait sa source juste au dessus de la porte pour se perdre finalement à la jointure du mur et du plafond. Peut-être était-elle récente ? C’était difficile à déterminer. Les cervicales douloureuses à force d’observation, Victor finit par abaisser sa tête. Son regard tomba alors sur une sorte de graffiti inscrit à même le bois de la porte, vraisemblablement à l’aide d’une pointe de compas ou de tout autre objet pointu. Il s’agissait d’initiales, séparés par le signe plus.

M D + R M

Par un curieux automatisme, il rechercha immédiatement à qui pouvaient correspondre ces lettres. Lorsqu’il prit conscience de sa démarche, il eut envie de rire. Tout ça avait si peu d’importance.
Il sortit de son veston un crayon et un carnet noir qu’il ouvrit à la première page et étala sur son genou. La position n’était pas très commode mais il s’en contenterait. Il inscrivit la date d’une écriture appliquée, respectant le tracé des lignes bleues délavées qui barraient le papier, puis :
Entré dans les lieux à 17h30. Tout se passe bien. Rien de particulier à signaler.
Il referma le carnet et le posa sur le rebord de la fenêtre. Il sentait peu à peu la fatigue l’envahir. Il essaya alors plusieurs positions de sommeil qu’il jugea peu confortable, du moins sur une longue durée. Il finit par s’asseoir à même le sol. Même si le contact du carrelage froid lui répugnait un peu, et si l’étroitesse du lieu l’empêchait d’étendre complètement ses jambes, cela restait cependant l’emplacement le plus propice pour se reposer Il roula sa veste en boule. Posée contre la porte, elle lui servirait d’oreiller. Il éteignit la lumière, ferma les yeux et croisa les bras pour se réchauffer. Les nuits sont fraîches au mois d’octobre.
Lorsqu’il se réveilla, une lumière bleutée et douce avait envahi l’espace. Dehors, quelques oiseaux se chamaillaient. Un air glacial passait sous la porte, il ne sentait plus ses mains, ni ses pieds. Il se leva vivement et pris sa place sur la cuvette. Il frotta ses mains avec énergie, puis les plaça sous ses aisselles. L’air qui sortait de sa bouche formait un petit halo de fumée vite dissipé, vite renouvelé. Pour ne plus penser au froid, il s’amusa à moduler sa respiration, tantôt courte, tantôt longue. Soudain, on actionna le verrou de la porte d’entrée, au bout du couloir. Il devait être 8h30, peut-être un peu moins, car certains employés, dans le but de se distinguer favorablement auprès de leur hiérarchie, arrivent parfois en avance. Quoiqu’il en fût, c’était le signe indéniable qu’une nouvelle journée commençait pour Victor. Sa première ici.
Un bruit de ressort qu’on détend émana de son ventre. Depuis quand avait-il mangé pour la dernière fois ? Hier midi, lorsqu’il avait commandé des œufs au plat au café de la Mairie. Le chocolat que lui avait offert Madame Scherrer sur le coup de trois heures ne comptait pas vraiment. Au demeurant, cette attention l’avait surpris et il avait failli la considérer comme une marque de distinction, voire de considération. Elle était entrée dans le bureau, tenant la boîte de chocolats à bout de bras, un léger sourire sur ses lèvres. Il l’avait regardé avec étonnement durant quelques instants, puis lorsqu’il comprit le sens de sa démarche, il tendit la main et choisit un chocolat au hasard. Ses doigts tremblaient légèrement. Il s’aperçut peu de temps après que la comptable passait ainsi de bureau en bureau. Même s’il avait été un peu déçu, il lui était cependant reconnaissant d’être entrée dans le sien. Un peu plus tard, il l’avait croisée dans le couloir et lui avait adressé un sourire, mais elle n’avait pas semblé le remarquer. Peut-être avait-il été trop discret ? Victor secoua la tête, comme pour chasser une mauvaise pensée. Il était parfaitement inutile de s’encombrer l’esprit avec ce type de questionnement.
A présent, la porte d’entrée s’ouvrait à intervalle rapproché ; les employés arrivaient massivement. Certains parlaient à haute voix et riaient ; il crut en reconnaître certaines. Il y eut pendant quelques minutes beaucoup d’agitation, puis plus rien. Chacun avait rejoint son poste et s’était déjà mis au travail.
Victor était occupé à observer le ciel par sa petite fenêtre lorsque l’événement qu’il redoutait le plus - tout en le sachant inévitable - finit par arriver. Tout d’abord, ce furent des bruits de pas dans le couloir qui se rapprochaient. Puis une main qui actionna la poignée de la porte. Il retint son souffle, ce qui était un réflexe stupide puisque la personne conclut tout naturellement que l’endroit était occupé, et rebroussa chemin sans autre forme de procès.
Cependant, une nouvelle étape venait d’être franchie.
L’employé reviendrait forcément, dans quelques minutes. Trouvant à nouveau la porte fermée, il repartirait pour revenir un peu plus tard, avec le même résultat. Il finirait en toute logique par s’agacer. Une autre personne, mue par les mêmes besoins, s’ajouterait vraisemblablement à la précédente. On finirait par s’émouvoir, c’était à prévoir.
C’est exactement ce qui se produisit.
Victor avait cependant imaginé une échappatoire. Il suffisait, avant que l’affaire ne prenne trop d’importance, que quelqu’un envisage d’utiliser les toilettes du haut. Pour le moment, la solution n’était encore apparue à personne, et au moins deux employés –il les entendaient distinctement – exprimaient leur mécontentement juste derrière la porte. Parfois, pris d’une soudaine rage, l’un d’eux actionnait violemment la poignée, comme si ce simple geste eut pu accomplir des miracles. Victor s’énervait de son impuissance : quelques mots auraient suffi pour leur souffler la solution, mais les prononcer l’aurait immédiatement trahi. Il fallait donc attendre.

 Finalement, il y eut quelques exclamations, qui de toute évidence traduisaient un certain soulagement, puis des talons firent craquer le bois de l’escalier. Le danger semblait pour le moment écarté.
Il y eut bien par la suite de nouvelles tentatives, mais les gens n’insistaient pas, comme si la nouvelle du dérangement était inscrite dans l’air et qu’il suffisait que chacun le traverse à un instant donné pour être frappé de son évidence.
L’affaire fut définitivement réglée lorsque quelqu’un vint punaiser sur la porte une affichette informant du problème. C’est du moins ce que conclut Victor en entendant un juron, suivi du bruit caractéristique du bois que l’on pénètre à l’aide d’une pointe. Il se demandait quel pouvait bien en être le libellé. « Toilettes en dérangement » était la solution qui venait naturellement à l’esprit, mais des variantes étaient possibles. Il s’amusa à les recenser ; toutefois le jeu le lassa assez vite.
Plus tard dans la journée, il aperçut une fourmi qui traversait le dallage. Sa progression était rectiligne, sa vitesse constante. Elle semblait n’avoir aucun doute sur sa destination. Cette assurance bravache émanant d’un aussi petit organisme agaça Victor. Il souleva sa chaussure, attendit que l’insecte passe au dessous. Au dernier moment il se ravisa, s’étonnant même qu’une pensée aussi absurde que cruelle ait pu traverser son esprit. La fourmi, comme si elle avait subitement compris ce à quoi elle avait échappé, accéléra son allure et finit par disparaître dans une minuscule cavité située à la jonction du sol et de la plinthe qui longeait le mur. Victor fixa l’endroit durant quelques minutes, espérant une nouvelle apparition, mais en vain.
La lumière dispensée par la petite fenêtre s’affaiblit peu à peu puis il y eut à nouveau le manège de la porte d’entrée, des voix qui résonnaient fort dans le couloir, puis plus rien. Ce soir-là, il écrivit sur son carnet :
Première journée. Quelques frayeurs mais tout est assez vite rentré dans l’ordre. La nuit risque d’être froide, je le crains.
De fait, les heures glaciales qu’il s’apprêtait à passer l’angoissaient au plus haut point. Il regarda autour de lui à la recherche d’une solution et son regard achoppa sur le volumineux distributeur de papier hygiénique, spécialement conçu pour les collectivités. Saisi d’une soudaine illumination, il en déroula fébrilement la quasi-totalité du contenu. Après s’être allongé sur le sol, dans une position identique à la veille, il se recouvrit de la masse de papier ainsi obtenue et attendit. Au bout de quelques minutes, une douce chaleur envahit son corps, à l’exception notable de ses pieds qui restaient encore un peu froids. Le progrès était cependant incontestable. Il cala sa tête contre la porte puis s’endormit.
Les deux jours suivant se passèrent dans le calme. Depuis la pancarte accrochée sur la porte, personne n’était venu déranger Victor. Très rapidement, les employés avaient pris habitude de se rendre à l’étage, et c’était un peu comme si les toilettes du rez-de-chaussée n’avaient jamais existées.
Pour tuer le temps et oublier la faim, il avait regardé, par la fenêtre prudemment entrebâillée, un merle qui sautait de branche en branche sur l’arbre du jardin. Mais l’intérêt du spectacle était faible, aussi s’en était-il assez vite détourné.
La fourmi avait fait une nouvelle apparition, et Victor s’était empressé de boucher le petit trou de la plinthe avec un morceau de papier afin de l’observer tout à son aise. Elle tenta de dégager l’entrée, sans résultat. Accablée sans doute par son impuissance, elle se mit à tourner en rond sans but précis. Mais Victor détacha durant quelques instants son attention de la bête et lorsqu’il regarda à nouveau le sol, elle avait disparu, probablement en passant sous la porte. Il en conçu bizarrement une grande tristesse, disproportionnée en regard de son objet, et la fin de la journée fut marquée par une impression de deuil inexplicable. Il consigna tout cela dans son carnet, en quelques phrases courtes.
Le matin suivant, Victor fût réveillé en sursaut par de violents coups assénés sur la porte. Derrière, une voix d’homme rocailleuse qu’il ne connaissait pas s’élevait avec véhémence. Dans son discours – qu’il devait adresser à un interlocuteur resté muet - il était question de pied de biche, de vérin et d’autres ustensiles techniques qui ne laissaient aucun doute sur la fonction du personnage. Ainsi, on s’était résolu à appeler le serrurier. Bien que cette intervention fut en tout point inévitable, Victor s’était obstinément refusé à l’envisager. Il était à présent confronté à la réalité, et la violence de révélation le plongeait soudain dans un état incontrôlable de frayeur animale
Derrière la porte, l’artisan avait commencé à attaquer la serrure à l’aide d’un outil quelconque. Le bruit, amplifié par l’exiguïté du local, était assourdissant et contribuait à affoler Victor un peu plus. L’issue était à présent inéluctable et pourtant son corps et son âme refusaient à s’y résigner. Il ramassa avec des mouvements de bras désordonnés la masse de papier toilettes qui traînait à terre, l’enfourna dans la cuvette des WC puis tira la chasse d’eau. Les coups sur la porte cessèrent subitement tandis que le liquide menaçait de déborder.
A l’extérieur, l’incompréhension pouvait se lire sur le visage du serrurier, dont les mains crispées sur ses outils étaient restées en suspens.
- Il y a quelqu’un ?
Il attendit mais aucune réponse ne vint. Il réitéra sa question, puis de guerre lasse, reprit sa besogne en grognant. Au bout de quelques minutes, la serrure finissait par céder.
En poussant la porte, l’homme découvrit Victor, la tête plongée dans la cuvette. Il l’empoigna aussitôt par les épaules, le tira vers l’arrière. La tête ruisselante de Victor émergea, recouverte de papier détrempé qui sous l’effet de l’eau s’était en grande partie transformée en grumeau blanchâtre.
-  
Mais enfin, relevez-vous ! Vous êtes répugnant ! s’écria le serrurier.
Sans doute alerté par le bruit, la chef de service Kaiser arriva sur les lieux. Lorsqu’elle vit le triste spectacle qu’offrait Victor, elle eut un rictus de dégoût et repartit aussitôt, la main collée sur la bouche. Peu de temps après, le gardien accompagné de son fils arrivèrent à leur tour et sans prononcer un mot, encadrèrent l’employé et partirent avec lui en le tenant fermement par les bras. Le soutien, bien que fortement teinté d’animosité, lui était d’une grande aide car, à la limite du malaise, il aurait été bien incapable de se déplacer seul. Leur allure était cependant trop vive et il ratait un pas sur deux, forçant par moment les deux hommes à le porter. Il traversèrent ainsi de longs couloirs étroits, bifurquèrent à plusieurs reprises pour aboutir finalement sur un escalier en colimaçon qui se perdait dans les hauteurs du bâtiment. Les deux hommes lâchèrent Victor. « C’est par là » fit le père en désignant les marches. Puis ils attendirent. Victor compris qu’ils n’iraient pas plus loin. Il commença à monter, sentant derrière lui leur regard.
La main accrochée à la rampe, il gravissait les échelons d’un pas encore mal assuré. L’ascension lui semblait interminable. Au bout d’un bon quart d’heure, il arriva cependant devant une porte, qu’il ouvrit. Devant lui s’étalait une vaste terrasse bordée d’un petit muret haut d’une cinquantaine de centimètres. Il s’avança ; un vent froid vint fouetter son visage. Il se rendit jusqu’au muret, puis il sortit de sa veste son petit carnet. Il écrivit :

 

Malgré tous mes efforts et la bonne volonté que j’ai pu y mettre, j’ai finalement échoué. 

 

Il le referma, passa sa main dessus comme pour chasser une hypothétique poussière le déposa avec délicatesse sur le muret. Puis sauta dans le vide.

par François Dumont publié dans : François Dumont
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Mardi 29 novembre 2005

Un appartement au 8ème étage d’un immeuble de banlieue. Il est midi et l’atmosphère est saturée de poulet rôti.
Dimanche…
La table est dressée près de la porte fenêtre équipée de double vitrage. Au loin on aperçoit les tours de la Défense, fantômes anguleux qui peinent à exister à travers le voile blanchâtre de l’atmosphère.
Geneviève vérifie une dernière fois l'agencement des couverts : sont-ils bien perpendiculaires au bord de la table ? Jean débouche une bouteille de Bordeaux de 1998. Au mur, un grand éventail sur lequel est peint un coucher de soleil. Juste à côté, dans un cadre, la photo d’une jeune fille en première communiante. Il lui manque une dent de devant. Sur la table basse, quatre « Télé 7 jours » bien empilés.
On sonne à la porte, la femme soulève nerveusement ses cheveux pour leur donner du gonflant, son mari se moque gentiment d’elle.
- Entrez vite !
On les attire dans le salon, les présentations doivent se faire au grand jour. L’homme est grand, habillé avec soin. Geneviève est impressionnée. Elle l’embrasse avec fougue, comme s’il appartenait déjà à la famille. Jean lui sert la main comme à un vieux copain. Leur fille Nadège observe la scène en souriant.
- Pas trop de monde sur la route ?
Les questions, banales, se succèdent. L’homme tente d’y répondre en développant un peu, pour être poli. Geneviève le dévisage avec intensité, boit ses paroles. Il a l’air gentil et bien élevé.
Jean propose un apéritif « parce qu’il commence à faire soif ! », sa fille le toise en fronçant les sourcils. La mère rit sans trop savoir pourquoi. L’homme dit qu’il ne boit pas d’alcool, Geneviève approuve bruyamment et part chercher des biscuits apéritifs dans la cuisine. Nadège prend la main de son ami, la pétrit.
Il regarde dans le vide.
Jean se sert un whisky et allume la télé. C’est l’heure du journal. Le son est trop fort.
Les nouvelles tombent : un nouvel attentat à Tel Aviv, 15 morts. Le prix du baril de brut a dépassé les 50 dollars. Jean rouspète : « On est bon qu’à payer ! ». Il cherche une approbation du regard. L’homme fixe le coucher de soleil sur l’éventail..
On finit par passer à table. Le soleil tape à travers la baie vitrée et la nappe immaculée fait plisser les yeux.
Il y a des asperges en entrée. Elles ne sont pas données en ce moment. L’homme les coupe avec son couteau. Nadège surprend le regard de son père, hostile. Elle demande d’une voix trop forte des nouvelles de Madame Piaud, la voisine qui a fait un malaise la semaine dernière. Sa mère répond avec beaucoup de détails inutiles, son père souffle en fixant ses asperges.
La télé est restée allumée. Elle diffuse un téléfilm américain. Une histoire de complot financier que deux policiers, ennemis dans la vie, doivent déjouer en faisant équipe. Les détonations couvrent le bruit des couverts contre les assiettes. Les dialogues servent de bande son au repas.
Pendant le poulet rôti, Nadège se lève de table. Elle se rend dans la salle de bain, s’observe dans la glace de l’armoire de toilette. Une larme coule comme par infraction. Elle est saisie de secousses nerveuses et son visage se tord. Elle pleure.
Quand elle retourne s’asseoir, Geneviève demande à l’homme s’il désire encore du poulet. Il refuse. Nadège a envie de partir. Elle regarde son ami. Il a l’air de s’ennuyer.
Il n’est pas à sa place ici.
Elle n’a pas sa place auprès de lui.
Il finira par la quitter, tôt ou tard, elle le lit dans ses yeux.
Et il faudra tout recommencer, encore.
Après le dessert, Jean propose un digestif, par bravade. Geneviève sermonne son mari, il s’emporte un peu, une veine sur son front palpite.
La mère se tait.
A la télé, une publicité vante les mérites d’un shampoing.
Le soir, l’homme raccompagne Nadège. Avant de descendre de voiture, elle l’embrasse.
- On se voit demain ?
- Bien sûr.
- Alors à demain ?
- Oui.
Elle sort, ferme la portière, adresse un petit signe à l’homme.
La voiture démarre.
Elle la regarde s’éloigner dans la nuit.

par Alice Parker publié dans : Alice Parker
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Mardi 29 novembre 2005

En regardant la télé, il lui vient des exaltations, des poussées de fièvre, des désirs furieux de gloires extravagantes. Il se voit en chanteur de charme, en acteur adulé, en romancier pour qui tous les excès sont permis. Il entre dans un restaurant à la mode, lance son pardessus coûteux au garçon de salle. Autour de lui, les clients murmurent, les femmes le dévisagent sans pudeur, espérant accrocher au passage une miette de son regard, une parcelle de sa gloire. Il roule sur l’avenue, la chevelure gentiment secouée par le vent. Un enfant le désigne du doigt à sa mère : il l’a reconnu, il l’a vu dans un film l’autre jour, il tenait le rôle principal. Il adresse un petit signe complice à l’enfant, puis écrase l’accélérateur : il domine le monde et le monde l’aime, il peut tout avoir, tout s’offrir, il sent une incroyable puissance couler dans ses veines. Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il sent, il le transforme en  or, puis en encre grasse couchée sur le papier, que les masses s’arracheront par millions d’exemplaires. Il est beau, riche et puissant, et rien ni personne ne pourra l’arrêter dans sa fabuleuse ascension, tissant ainsi jour après jour la somptueuse étoffe d’une nouvelle légende moderne.
Il se lève, éteint la télé, se gratte les couilles et part se coucher.

 

 

 

 

par François Dumont publié dans : François Dumont
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Mardi 29 novembre 2005

Bitot éclusait sa rancœur au comptoir du Stadium, seul comme un chien, les deux pieds ancrés dans la sciure striée de mégots froids. Une bière, puis deux, et puis du vin rouge aussi, et tiens le loufiat, tu me donneras un œuf dur, ça me calmera mes aigreurs…
Bitot scrutait d’un œil rougit les vrp en cravate qui s’envoyaient des apéros en riant fort. C’était l’heure du midi,  les bruits de couverts et les discussions couvraient presque le son du juke-box.
« Emmènes-moi.. Emmènes-moi loin d’ici, mon amour »
 Ah c'est bien ce qu’il avait fait, le salaud ! Barré avec sa Julie, ce gros con… Tiens, il ressemblait à ce type avec la veste bordeaux, celui qui fume un cigarillo en poussant sa fumée vers le plafond, là où stagne ses prétentions de petit cadre, tout petit cadre moyen. Encore un qui baise les ouvriers comme Bitot, et puis sa femme par dessus le marché ! Il avait finit d’éplucher son œuf. Il l’écrasa sur la face de veste rouge, en appuyant bien fort et en tournant la main, comme avec un presse-agrume.
« Tiens, de la part de Bitot, et de tous les misérables cocus souillés par les exactions de ta petite queue fouineuse ! » Il traversa le café figé comme un musée de cire et sortit, le menton haut, sans même payer l’addition.

 

 

 

 

par François Dumont publié dans : François Dumont
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Mardi 29 novembre 2005

Lorsque les gendarmes lui demandèrent le mobile de son crime, le retraité répondit : « Avec elle, je mourrais d’ennui. Je n’ai fait en somme que lui rendre la monnaie de sa pièce. »

 

par François Dumont publié dans : François Dumont
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