Alice Parker

Mardi 29 novembre 2005 2 29 /11 /Nov /2005 16:56

Un appartement au 8ème étage d’un immeuble de banlieue. Il est midi et l’atmosphère est saturée de poulet rôti.
Dimanche…
La table est dressée près de la porte fenêtre équipée de double vitrage. Au loin on aperçoit les tours de la Défense, fantômes anguleux qui peinent à exister à travers le voile blanchâtre de l’atmosphère.
Geneviève vérifie une dernière fois l'agencement des couverts : sont-ils bien perpendiculaires au bord de la table ? Jean débouche une bouteille de Bordeaux de 1998. Au mur, un grand éventail sur lequel est peint un coucher de soleil. Juste à côté, dans un cadre, la photo d’une jeune fille en première communiante. Il lui manque une dent de devant. Sur la table basse, quatre « Télé 7 jours » bien empilés.
On sonne à la porte, la femme soulève nerveusement ses cheveux pour leur donner du gonflant, son mari se moque gentiment d’elle.
- Entrez vite !
On les attire dans le salon, les présentations doivent se faire au grand jour. L’homme est grand, habillé avec soin. Geneviève est impressionnée. Elle l’embrasse avec fougue, comme s’il appartenait déjà à la famille. Jean lui sert la main comme à un vieux copain. Leur fille Nadège observe la scène en souriant.
- Pas trop de monde sur la route ?
Les questions, banales, se succèdent. L’homme tente d’y répondre en développant un peu, pour être poli. Geneviève le dévisage avec intensité, boit ses paroles. Il a l’air gentil et bien élevé.
Jean propose un apéritif « parce qu’il commence à faire soif ! », sa fille le toise en fronçant les sourcils. La mère rit sans trop savoir pourquoi. L’homme dit qu’il ne boit pas d’alcool, Geneviève approuve bruyamment et part chercher des biscuits apéritifs dans la cuisine. Nadège prend la main de son ami, la pétrit.
Il regarde dans le vide.
Jean se sert un whisky et allume la télé. C’est l’heure du journal. Le son est trop fort.
Les nouvelles tombent : un nouvel attentat à Tel Aviv, 15 morts. Le prix du baril de brut a dépassé les 50 dollars. Jean rouspète : « On est bon qu’à payer ! ». Il cherche une approbation du regard. L’homme fixe le coucher de soleil sur l’éventail..
On finit par passer à table. Le soleil tape à travers la baie vitrée et la nappe immaculée fait plisser les yeux.
Il y a des asperges en entrée. Elles ne sont pas données en ce moment. L’homme les coupe avec son couteau. Nadège surprend le regard de son père, hostile. Elle demande d’une voix trop forte des nouvelles de Madame Piaud, la voisine qui a fait un malaise la semaine dernière. Sa mère répond avec beaucoup de détails inutiles, son père souffle en fixant ses asperges.
La télé est restée allumée. Elle diffuse un téléfilm américain. Une histoire de complot financier que deux policiers, ennemis dans la vie, doivent déjouer en faisant équipe. Les détonations couvrent le bruit des couverts contre les assiettes. Les dialogues servent de bande son au repas.
Pendant le poulet rôti, Nadège se lève de table. Elle se rend dans la salle de bain, s’observe dans la glace de l’armoire de toilette. Une larme coule comme par infraction. Elle est saisie de secousses nerveuses et son visage se tord. Elle pleure.
Quand elle retourne s’asseoir, Geneviève demande à l’homme s’il désire encore du poulet. Il refuse. Nadège a envie de partir. Elle regarde son ami. Il a l’air de s’ennuyer.
Il n’est pas à sa place ici.
Elle n’a pas sa place auprès de lui.
Il finira par la quitter, tôt ou tard, elle le lit dans ses yeux.
Et il faudra tout recommencer, encore.
Après le dessert, Jean propose un digestif, par bravade. Geneviève sermonne son mari, il s’emporte un peu, une veine sur son front palpite.
La mère se tait.
A la télé, une publicité vante les mérites d’un shampoing.
Le soir, l’homme raccompagne Nadège. Avant de descendre de voiture, elle l’embrasse.
- On se voit demain ?
- Bien sûr.
- Alors à demain ?
- Oui.
Elle sort, ferme la portière, adresse un petit signe à l’homme.
La voiture démarre.
Elle la regarde s’éloigner dans la nuit.

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Vendredi 25 novembre 2005 5 25 /11 /Nov /2005 10:40

Quand j’ai bu, mes yeux n’arrivent plus à se fixer. Ca m’aide. Mon timing est très serré, il arrive peu de temps après moi. A peine rentrée du travail, je bois un plein verre de whisky, d’une traite. Je fais la grimace.
Autrefois, un fond suffisait. Petit à petit, j’ai augmenté les doses, pour garder le même effet.
Je me sers à nouveau, puis je suce un bonbon à la menthe.
J’entends la clé qui joue dans la serrure. J’ai un haut le cœur.
Il arrive, s’immobilise devant moi. Je fixe ses chaussures. Je ne pense déjà plus à rien.
Il prend mon menton dans sa main, comme l’on ferait à un animal. Mes yeux vacillent.
- Tu as encore bu.
Il m’attrape par les cheveux, m’emmène dans la chambre. Je ne crie pas. L’alcool a anesthésié la douleur.
La suite est prévisible, elle se reproduit chaque jour.
Il me jette sur le lit, comme un sac de linge sale. Il m’enlève mes vêtements. Je reste inerte. Ensuite il se déshabille à son tour, range le tout sur une chaise. Avec beaucoup de soin.
Puis il s’allonge sur moi, envoie des coups de reins rageurs entre mes jambes écartées. On dirait qu’il veut me couper en deux.
Je reste inerte.
J’attends.
Parfois il me gifle, mais pas toujours. Ca dépend.
Après je reste couchée. Je sens le sperme froid qui coule. Lui est déjà loin.
Ca dure depuis si longtemps, j’ai oublié quand ça a commencé.
- Pourquoi fait-il ça, à votre avis ?
- Parce que je bois, il veut me punir.
- Et pourquoi buvez-vous ?
- Parce qu’il me dégoûte.

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Vendredi 25 novembre 2005 5 25 /11 /Nov /2005 10:38

Il est tard. Le métro s’arrête. Sur le quai, deux voyageurs descendent du wagon tout en continuant de parler.
La femme est seule à présent.
Plus que trois stations avant le terminus. Les portes se ferment lorsqu’un homme monte. Il s’assied en face de la femme. Le train démarre, elle regarde les murs sales défiler par la fenêtre.
Un point sur sa vie.
Seule, toujours. Peut-être une malédiction. A quand remonte le dernier ? Elle refuse le calcul. Se concentre sur les graffitis.
Trop rapide.
Elle change de focale, aperçoit l’homme dans le reflet. Il la fixe. Elle tourne la tête machinalement et voit : la main enfouie dans le poche du jean qui caresse le sexe.
Lentement, avec délectation.
Elle détourne le regard, revient au graffiti. Son souffle court imprime sur la vitre un halo vaporeux. Elle sent sa présence, si proche.
Une station. Personne. Elle pourrait s’enfuir. Elle reste.
Son cœur frappe, comme un animal captif. Ses mains humides se pétrissent l’une l’autre.
Elle se redresse, leurs regards se croisent. Il a les yeux mi-clos.
Le mouvement de va et vient continue jusqu’à l’arrêt suivant.
Elle pourrait s’enfuir. Elle reste.
Le train repart.
Elle se baisse, très lentement, saisit la braguette de l’homme, tente de l’actionner. Il sort de sa torpeur, se lève d’un bond. Il se précipite sur une poignée de signal d’alarme qu’il actionne avec fureur.
La rame stoppe aussitôt dans un fracas de métal.
Il ouvre la porte, disparaît dans la nuit du tunnel.
La femme se précipite.
- Revenez, je vous en prie.

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